// Par Salomé Robeil //

La tendance générale à l’endettement des pays émergents inquiète. Depuis la crise des subprimes de 2008, la dette publique des pays pauvres ne cesse d’augmenter (168% du PIB fin 2018 contre 114% en 2010).  « Les vagues mondiales de la dette, ses causes et ses conséquences », rapport publié ce jeudi 19 Décembre 2019 par la Banque Mondiale, a mis en avant le pic des niveaux d’endettement des émergents et les différents risques auxquels s’exposent ces derniers en ayant un recours abusif à l’endettement public : avènement d’une crise financière, écroulement des performances économiques, épuisement des réserves de change, etc. De plus, le manque d’opacité, de transparence menace la stabilité future de ces économies. Et les modalités de financement, ne cessant de se diversifier et multiplier, pousse les acteurs à emprunts d’autant plus facilement.

Basculement des acteurs du financement de la dette publique.

Les sommets culminants de l’endettement menacent d’autant plus la stabilité du système économique actuel qu’ils s’étendent à une pluralité de pays à travers le monde. Or depuis 2009, le niveau d’endettement extérieur a explosé de 885 % en Ethiopie, de 395 % au Ghana et de 521 % en Zambie, soit de plus de 288 milliards de dollars l’an dernier. Auparavant, les différents épisodes de dette concernaient des espaces régionaux comme l’Amérique latine en 1980, l’Asie en 1990 ou bien l’Europe de l’Est au cours des années 2000. Cet échelonnage dans le temps et cette concentration par zone permettait d’optimiser l’action des institutions monétaires lors de crise. Suivant les accords de Bretton Woods de 1945, l’instance principale de l’endettement était le FMI (fonds monétaire international). Celle-ci, sous condition d’ouverture des frontières et d’intégration des principes libéraux, délivrait des emprunts aux économies en difficulté dans le but de promouvoir la coopération monétaire internationale, de garantir la stabilité financière et, surtout, de diffuser la doctrine libérale au sein des pays en développement sous la doctrine du « consensus de Washington ». Ce corpus de mesures, vivement critiqué par J.Stiglitz qui dénonçait le « dogmatisme libéral » véhiculé par ce dernier, a modelé cet ordre mondial idéal érigé par les américains. Les grandes banques internationales américaines et européennes représentaient donc les principales sources de financement des économies émergentes.

 Aujourd’hui, la part de la dette détenue par des créanciers privés ne cesse de croître :  les pays pauvres se tournent désormais vers des banques régionales ou des marchés financiers. Les opportunités offertes par les investisseurs étrangers et les banques de développement, comme des délais de remboursement plus courts ou des taux d’intérêts très attrayants, ont su convaincre. Ce mode de financement alternatif concerne près de 43% de leur dette publique. De plus, suite au repliement des économies développées dans le développement du monde, la Chine occupe désormais une place prépondérante dans le financement des économies en difficulté en contribuant à hauteur de près de deux tiers de la totalité des prêts octroyé à l’Afrique Subsaharienne entre 2013 et 2017.

Mais cette implication de la Chine au sein du financement des pays pauvres entrave la transparence des financements. En effet, la Chine propose à ses clients des clauses confidentielles qui rendent impossible le pistage des prêts octroyés et complique la potentielle mise en place de solutions coordonnées. De plus, le manque de transparence des marchés financiers et l’instabilité relative qui en découle pourraient aggraver les conséquences d’un taux d’endettement trop important. Ce « basculement du monde » vers l’Asie de l’Est mis en avant par L.Carroué sur le plan politique, semble s’étendre également au domaine financier.

Les risques d’un niveau d’endettement élevé.

Bien évidemment, un pourcentage de dette publique conséquent peut s’avérer nécessaire au développement d’une économie nationale en se traduisant par la mise en place de politique efficiente : le développement de l’industrie nationale, l’engagement de dépenses pour l’édification d’un système de sécurité sociale, le lancement de politiques de relance afin de soutenir la croissance, etc. Cependant, les niveaux de dette actuel des pays émergents surpassent très largement le niveau d’activité nationale et de ce fait, exposent leur pays à de nombreux risques.

La variation des taux d’intérêts affecte d’autant plus les économies endettées. Le coût de la dette fluctue dans le temps et menace d’alourdir sa prise en charge. Les conséquences de ce mécanisme économique se cumulent avec l’évolution des pays pauvres dans un monde hypermondialisé et encore dominé par le système américain ( 85% des transactions monétaires s’effectuent en dollar). En effet, les acteurs du financement proviennent du monde entier et les devises référentes des prêts octroyés ne dépendent pas, pour la plupart, de la Banque Centrale nationale des pays débiteurs. Autrement dit, les économies pauvres appartenant à des zones monétaires spécifiques (zone $, zone €) n’ont aucun pouvoir sur le cours des monnaies : les politiques monétaires sont entièrement subies, peuvent porter préjudice en réduisant drastiquement leur réserve de change et donc, le cours de leur propre monnaie nationale. La crise en Asie de 1980 illustre parfaitement ce mécanisme négatif d’interdépendance monétaire. Le Brésil et l’Afrique du Sud pourraient être les principaux concernés au cours des années à venir. L’autre risque majeur lié à un niveau d’endettement jugé trop conséquent est la perte de confiance des investisseurs. Comme cela s’est produit en Turquie et en Argentine, l’investisseur, de par son analyse, perd confiance et adopte un comportement plus ou moins préventif : soit il retire la somme investie soit il opte pour l’augmentation du taux d’intérêt en vue du risque encouru, ce qui affecte négativement la capacité à rembourser du pays créancier.

La situation actuelle perpétue cette tendance à l’endettement abusif. Les taux d’intérêts avoisinant les 0% encouragent fortement la contraction d’emprunt. Cette situation excessive des dettes publiques se double de dettes privées également élevées. « La dette des ménages et des entreprises augmente plus rapidement que la dette publique dans les pays à moyen revenu » explique S.Blankenburg, économiste chargée de la division de la dette au Programme des Nations Unies pour le développement. Cette tendance à l’endettement des ménages et des entreprises contribue à promouvoir l’instabilité économique qui règne au sein des pays pauvres ou émergents. De plus, les « 3D » continuent à rendre accessible à tous les marchés financiers et facilitent l’emprunt d’entreprises à l’étranger.

Quelles préconisations de la Banque Mondiale ?

Pour éviter une crise de l’endettement au sein des émergents, la Banque Mondiale a émis plusieurs pistes de solutions :

– la réduction des déficits budgétaires soit la baisse de la somme des dépenses publiques

– de meilleures collectes des impôts

-des taux de change plus flexibles

– des investissements vers des secteurs productifs

Ce type de préconisations s’apparentent très largement à une révision contemporaine du « consensus de Washington ». Cependant, au sein du contexte actuel, l’interdépendance des acteurs rend compliquée la notion de responsabilité des différents acteurs au sein de cette tendance à l’augmentation des niveaux de dettes. C’est pour cela que M.Martin, directeur du cabinet de conseil Development Finance International, suggère que «  la Banque Mondiale devrait garantir les émissions d’obligations dans les pays pauvres pour que cela coûte moins cher, et la communauté internationale devrait augmenter ses prêts à taux réduit pour aider les pays pauvres à atteindre leurs objectifs de développement. »

Sources :

http://www.slate.fr/story/174888/dette-publique-bienfait-danger

https://www.lefigaro.fr/conjoncture/l-endettement-des-pays-emergents-atteint-70-000-milliards-de-dollars-20190715

https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/10/03/le-piege-de-la-dette-se-referme-sur-les-pays-pauvres_6014073_3234.html

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