Les enjeux de la finance bleue : effets et dérives

Julien Legras
Julien Legras

Le 29 octobre 2018, la République des Seychelles a émis la première obligation bleue souveraine du monde. En effet, le gouvernement a levé 15 millions de dollars grâce à des investisseurs internationaux, et ce, pour investir dans des projets marins soutenables. « Nous sommes honorés d’être le premier pays à utiliser un instrument de financement aussi novateur. L’obligation bleue, qui fait partie d’une initiative combinant investissements publics et privés destinés à mobiliser des ressources pour autonomiser les populations et entreprises locales, aidera largement les Seychelles à réaliser la transition vers une pêche durable et à préserver nos océans tout en développant durablement notre économie bleue », se félicite Vincent Meriton, vice-président de la République des Seychelles.

Même si des actions sont menées, l’urgence demeure absolue : en effet, les coraux sont dans une situation désastreuse, 90% des récifs coralliens du monde seront menacés ou auront disparu d’ici 2050. Le financement pour sauver ces récifs n’est tout simplement pas là, on estime que les financements nécessaires à leur protection sont environ 7 fois inférieur à ce qu’ils devraient être.

Mais qu’est-ce que la finance bleue ?

La finance bleue a pour but d’investir dans des activités rattachées à ce qu’on appelle la « Blue Economy ». Des acteurs publics (Etats, institutions internationales) et des acteurs privés (entreprises, trust caritatifs) fournissent des capitaux pour une économie focalisée sur une utilisation durable des écosystèmes marins. Dès lors, la finance bleue s’est développée, car elle a accompagné l’économie bleue dans une expansion sans précédent : selon l’OCDE l’économie bleue s’élèvera à 3 milliard de dollars d’ici 2030. Cela représente le double de ce qu’elle valait en 2010, elle devrait créer environ 40 millions d’emplois.

Nous allons étudier les instruments autour desquels s’articule la finance bleue. Ensuite, nous nous questionnerons sur les dérives de tels instruments.

L’ETF, un instrument incontournable de la finance bleue. 

De nos jours, la finance bleue se développe grâce à un instrument financier qui permet une gestion passive de ses investissements de portefeuille en action. Les investissements de portefeuille dits « durables » concernent principalement les ménages qui souhaitent faire fructifier leur épargne tout en soutenant une économie bien plus verte. Bien souvent, ces investisseurs se tournent vers des ETF (« Exchange Trade Funds ») qui sont des fonds d’investissement crées pour répliquer le mouvement général d’un groupe d’entreprises. Selon la pondération des entreprises dans l’ETF, l’évolution globale des cours de bourse des entreprises influencera la rentabilité de ce produit. Les ETF permettent d’investir instantanément et simultanément dans des centaines voire des milliers d’entreprises. Ici, l’ETF bleu permet d’investir dans les entreprises qui respectent de nombreux critères de soutenabilité et ont des projets qui préservent les écosystèmes marins.

Prenons par exemple la filiale de gestion d’actifs de BNP Paribas qui vient de lancer un ETF répliquant un indice sur la thématique de l’économie bleue : le « ECPI Global ESG6 Blue Economy Index ». Cet indice soutient des entreprises implantées dans les secteurs de l’écotourisme, l’éolien offshore, la biotechnologie maritime, mais aussi la pêche et l’aquaculture. Il est composé de 50 valeurs, privilégiant les sociétés luttant contre la pollution (26% du portefeuille), mais aussi celles essayant de rendre l’énergie plus verte (24%).


Les obligations bleues souveraines : un moyen de financement primordial pour les Etats.

Les bons du Trésor peuvent aussi servir à financer des projets vertueux pour les océans, en témoigne le projet des Seychelles et leur émission obligataire. Ici, l’intervention des institutions internationales permet de réduire le risque des bons et donc les taux d’intérêt. Pour les émissions obligataires des Seychelles, différentes institutions ont œuvré : le Fonds pour l’Environnement Mondial et la Banque Mondiale ont fourni un soutien via une garantie partielle de 10 millions de dollars (sur les 15 millions au total), rendant les obligations bleues moins risquées. Cela a réduit le taux d’intérêt effectif de 6,5% pour les Seychelles à 2,8%, permettant à l’Etat de rembourser un peu plus facilement sa dette.

La finance bleue n’est pas immunisée face aux dérives.

On peut effectivement déceler de nombreuses dérives autour de cette nouvelle finance. Par exemple, le Mozambique a levé 850 millions $US pour financer le lancement de son entreprise nationale de pêche thonière. Ici, tout comme une obligation bleue, l’émetteur a prétendu que l’argent servirait à développer une pêche durable et que les fonds auraient un impact extrêmement positif sur l’économie nationale. Or, ce n’est pas ce qui est arrivé, l’industrie de pêche du pays n’a pas été assez rentable pour rembourser la dette et payer ses travailleurs, le pays a fait faillite. Finalement, on peut pointer du doigt la facilité avec laquelle les investisseurs peuvent croire en la rentabilité immédiate de l’économie bleue.

Les emprunts obligataires peuvent aussi isoler nombre d’acteurs locaux qui ne sont pas considérés comme assez rentables, ces derniers seront immédiatement mis hors-jeu du processus de financement. Cela est inquiétant pour l’avenir de groupes qui dépendent des océans mais qui ne génèrent pas beaucoup d’argent, comme les pêcheurs de subsistance ou les petits pêcheurs.

Enfin, certains fonds pourraient volontairement faire du greenwashing. En effet, les ETF proposés aux investisseurs peuvent contenir des valeurs d’entreprises non-soutenables. Prenons encore une fois l’exemple du « ECPI Global ESG6 Blue Economy Index »  de BNP Paribas AM : dans cet indice, on peut trouver des entreprises qui ont, pendant de nombreuses années, participé à la dégradation des écosystèmes marins comme la société A.P. Møller-Mærsk.

Sources :

Bargain R.M. (2018) Publication of the Commonwealth Secretariat. Seychelles’ Blue Economy : Strategic Policy Framework and Roadmap: Charting the Future (2018-2030) 

URL : https://seymsp.com/wp-content/uploads/2018/05/CommonwealthSecretariat-12pp-RoadMap-Brochure.pdf (accessed on 02/23/2021)

 

Bertozzi G. (10/28/2018) Publication of the World bank. Seychelles Achieves World First with Sovereign Blue Bond 

URL : https://www.worldbank.org/en/news/feature/2018/10/29/seychelles-achieves-world-first-with-sovereign-blue-bond (accessed on 02/23/2021)

 

Badré B. and Macron E., 2018. “Can finance save the world ?”. Oakland, CA: Berrett-Koehler Publishers, pp.192-205.

Equipe de communication de BNP Paribas. 2020 « ESG, IRS : une approche responsable » 

URL : https://www.easy.bnpparibas.fr/professionnel-professionnel/esg-isr-une-approche-responsable/thematiques-esg/blue-economy/ (accessed on 02/23/2021)s

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